Le regard est dur, avec un air de défi. Le visage fermé par un chignon rond et deux ridules qui barrent le front, Sien Sophal est une ouvrière de peu de mots. Avant de faire de la politique, elle a fait les comptes : à 41 ans, après onze années d’ancienneté dans l’immense usine de textile SL2 bâtie dans le sud-est de Phnom Penh, elle touche 80 dollars (58,50 euros) par mois. Avec les heures supplémentaires et les primes, elle atteint parfois les 120 dollars. «Oui, c’est difficile pour ma famille. Je dois faire tant d’efforts pour survivre.» Cette élégante élancée a deux enfants, un mari dans le bâtiment à temps partiel, et un crédit de 500 dollars (366 euros) qui l’étrangle. Leur ordinaire n’est pas chiche, il est misérable. Quand Sien Sophal a dépensé ses 4 dollars quotidiens pour nourrir les siens, il ne lui reste plus rien.
Alors, elle est descendue dans la rue pour demander «un salaire de 160 dollars, quelque chose pour juste vivre convenablement. Je n’ai pas envie d’une villa, d’un gros 4x4 comme on en voit dans les rues. Je ne comprends pas pourquoi ils sont tous si riches au gouvernement et pourquoi ils ne font rien pour le pays.» Au cours des cinq derniers mois, elle a manifesté, fait grève, défilé devant les ateliers et les ministères dans les rues de Phnom Penh. Elle a bravé les menaces de délocalisation brandies par ses patrons, puis la peur des représailles. Et perdu plusieurs dizaines de jours de salaire. «Mais vous savez, je n’ai rien à perdre, décoche la jeune femme. Je dois bien faire quelque chose pour m’en sortir.»

QUATRE MORTS ET UNE CINQUANTAINE DE BLESSÉS

Sien Sophal fait partie des milliers d’usiniers du textile et d’ouvriers qui ont propulsé leurs revendications dans un large mouvement de contestation, inédit, exprimant un ras-le-bol contre le régime autoritaire et prédateur. Après des manifestations à répétition depuis le printemps dernier, le pouvoir cambodgien s’est en effet retrouvé dans la ligne de mire des manifestants. Confronté à ces revendications sociales et à des pressions politiques après les législatives de juillet entachées d’irrégularités grossières pour assurer le maintien au pouvoir du patriarche Hun Sen, le régime s’est braqué. Début janvier, il a multiplié les arrestations de militants et fait donner la police et la troupe contre les manifestants, dont le nombre a culminé à plus de 100 000 en décembre. Au moins quatre personnes sont tombées sous les balles et une cinquantaine d’autres ont été blessées. Puis, le régime a interdit les rassemblements à Phnom Penh, avant de boucler le parc de la Démocratie, ouvert en 2009 au cœur de la capitale pour que les Cambodgiens puissent s’exprimer. Funeste retour en arrière. Sien Sophal, elle, a repris le chemin de l’usine pour gagner «un peu d’argent et ne pas être tuée comme un cochon ou un canard. Ils ont tiré, mais on n’avait pas d’arme dans les mains. Pourquoi le gouvernement a tué ? Nous n’avons rien.»
Loin d’avoir entendu le message, Hun Sen et son Parti du peuple cambodgien (PPC) se sont ingéniés à assimiler tout manifestant à un opposant membre du Parti du sauvetage national du Cambodge de Sam Rainsy et Kem Sokha. Le régime voit des activistes partout. Dans sa chemise fleurie, King Sopheap hausse les épaules. Cette bavarde en colère travaille pour le fournisseur de bière Tiger, et n’a rien d’une militante encartée. «Je n’en peux plus de vivre comme ça, c’est tout. Je vais au travail en vélo, je saute le repas du matin, j’achète des vêtements d’occasion et je gagne 81 dollars, 91 les bons mois. Et quand je dis que j’ai vingt ans d’ancienneté, même les Cambodgiens ne comprennent pas que je sois si mal payée.» Alors, pour compléter ses revenus, elle garde aussi deux enfants.
Les augmentations de salaire, Long Reak Smey n’en a connu que deux en quinze ans. Ce pompiste de la banlieue de Phnom Penh travaille pour le géant américain Chevron pour 95 dollars mensuels. Il a 50 ans et en fait quinze de plus. Il a bataillé avec son patron pour avoir simplement le droit de porter un tee-shirt affichant en gros caractères : «160 dollars». Il raconte sa vie en oscillant entre la rancœur et le rire : 70 dollars à débourser tous les mois pour payer l’eau, l’électricité, les frais de scolarité de ses quatre enfants et le loyer. Le treizième mois supprimé, les promesses de hausse salariale oubliées. «Que Chevron vienne enquêter ici pour voir que tout augmente, sauf nos payes, et qu’on vit mal. Quand on réclame plus, on est accusé d’être un opposant. Vous savez, le peuple n’a pas de liberté d’expression. Il y a très peu de démocratie au Cambodge.»
C’est le slogan des «160 dollars» mensuels qui a uni l’usinière du textile Sien Sophal, le pompiste Long Reak Smey et la vendeuse de boissons King Sopheap. Ces gagne-très-petit font tourner le tourisme et le textile et assurent au petit royaume khmer sa belle croissance économique. Leur exigence d’un «meilleur salaire pour ne plus survivre», comme dit Sien Sophal, d’une certaine dignité, d’une reconnaissance minimale a convergé dans un mouvement rassemblant aussi les frustrations et les contestations cumulées depuis des années par des classes moyennes sans moyens, des opposants sans droits, des jeunes sans emploi, des diplômés sans avenir. Tous expriment un rejet de l’homme fort du royaume, le Premier ministre, Hun Sen, au pouvoir depuis 1985.

«CLIMAT DE PEUR»

Dans un pays dont les deux tiers de la population ont moins de 30 ans, nombreux sont ceux qui n’ont connu que cet ex-militaire khmer rouge. «C’est un homme du passé, arrivé avec les Vietnamiens en 1979. Il a perdu le soutien du peuple en faisant tirer sur la foule», assure Pathika Cheab, étudiant en anglais à Phnom Penh. Ce jeune homme à l’accent californien et aux larges lunettes noires a 20 ans et déjà un passé d’activiste sur Internet. Comme des centaines d’autres Cambodgiens, il a investi Facebook et Twitter pour recenser les expropriations que le régime Hun Sen a multipliées ces dix dernières années afin de vendre des terrains à des sociétés étrangères. Il moque le «climat de peur» que veut instaurer le régime. A plusieurs reprises, Hun Sen s’est targué, non sans raison, d’avoir ramené la paix après l’enfer khmer rouge dans lequel le pays a sombré de 1975 à 1979. Et s’est posé en rempart contre le retour de la guerre et des terroristes.
«Ah, la voix du dictateur qui ressort les vieilles histoires du passé ! Mais ça ne marche plus comme ça, rétorque Ou Tepphallin, une jeune trentenaire souriante, représentative de la classe moyenne urbaine et responsable à la Fédération syndicale de l’alimentation et des services du tertiaire. Allons, pourquoi faut-il toujours effrayer le peuple ? Hun Sen devrait comprendre que si le peuple avait des armes, il tirerait !»
Depuis ce mouvement de contestation, la parole s’est libérée, à l’évidence, notamment grâce à Internet et aux réseaux sociaux qui se sont propagés dans tout le pays. «C’est Internet qui a gagné les élections de juillet dernier. Avant, jamais on ne parlait de politique, explique François Ponchaud, observateur avisé du Cambodge depuis près de cinquante ans, qui sillonne les campagnes en pèlerin humanitaire. C’est fini. Les gens osent, ils voient ce qui se passe dans le pays, ils voient comment les autorités vendent les terres aux plus offrants, ils voient les passe-droits des uns, les voitures et les maisons au luxe ostentatoire et outrageant des autres, alors qu’ils n’ont rien. Et ils sont furieux. C’est d’ailleurs pourquoi je suis relativement inquiet. Les Cambodgiens sont comme les buffles. Ces animaux sont les plus doux de la terre, mais quand ils se mettent en colère, ils sont prêts à tout.»

HUN SEN LE «KLEPTOCRATE»

L’ONG Global Witness a largement documenté la «kleptocratie» du régime Hun Sen, qui a mis en coupe réglée les ressources naturelles du pays, distribué les prébendes aux copains et aux enfants, aux affidés et aux courtisans. En près de trente ans, ce système clanique s’est étendu à toutes les strates de la société. Il a généré une exaspération croissante, sinon une haine du régime. «Résultat, c’est un pays où le système de santé est pourri, l’éducation est pourrie, la justice est pourrie. Tout s’achète et tout le monde ne résiste pas», résume un observateur cambodgien.
Quand il est rentré de France en 1999 après des études de sémantique, Sambath Vireak avait bon espoir d’intégrer l’Université royale de Phnom Penh comme professeur de français. Il a vite déchanté et tourné les talons sans même chercher à connaître le montant du dessous-de-table qu’on lui demandait pour le poste. Cet homme calme de 41 ans issu de la classe moyenne cherche ses mots pour qualifier une «démocratie qui n’existe que sur le papier». Avec une froide colère, il fustige«le culte de l’homme fort. Quand on veut faire quelque chose, on n’applique pas la loi, mais on se réfère au chef, à celui qui a du pouvoir. C’est l’héritage du passé. On a donc toujours le même chef, qui commet toujours les mêmes erreurs. Et quand il y a une contestation, au lieu de négocier, on casse le mouvement, on réprime.» Lui aussi a été «choqué» de voir l’armée déployée dans les rues pour mater, puis tuer les manifestants. Il est persuadé que «Hun Sen fera tout pour garder le pouvoir, quitte à mettre à sa place quelqu’un de son clan».
Sambath Vireak a collecté de l’argent pour les ouvriers en grève des usines de textile. Pour soutenir leur contestation. Et peut-être pour sortir des rangs de la«majorité silencieuse qui se plaint mais ne se manifeste pas», selon lui. A l’institut où il enseigne le français, les menaces n’ont pas tardé. «Ferme ta bouche et ne fais rien», lui a dit l’un de ses collègues. Un autre s’est fait plus intimidant : «Tu as vu que des gens ont eu des problèmes quand ils se sont exprimés.» Sambath Vireak n’est pas descendu dans la rue, de peur de perdre son emploi. Père de deux fillettes de 4 et 2 ans, il doit aussi faire vivre, avec son salaire de 600 dollars (440 euros), sa mère et sa grand-mère qui partagent son modeste appartement de Phnom Penh. Alors il se fait discret. La peur est encore bien là dans le Cambodge de Hun Sen.